En 2025, les membres du SCFP travaillant à l’hôpital SickKids de Toronto ont remporté une victoire importante qui a aussi profité à l’ensemble du personnel de l’hôpital : l’adhésion au même régime de retraite que le reste du personnel hospitalier de la province.
Le SCFP 2816 revendiquait ce changement depuis longtemps. Auparavant, quelques rares hôpitaux de l’Ontario avaient leur propre régime de retraite, mais, en 2024, il ne restait plus que SickKids. Les autres travailleuses et travailleurs du milieu hospitalier participaient déjà au HOOPP (Healthcare of Ontario Pension Plan), qui était plus avantageux que le maigre régime de retraite de SickKids.
L’insuffisance du régime était en partie attribuable au « congé de cotisation » que l’hôpital s’est accordé chaque année, sauf deux, depuis 1997. En d’autres mots, le personnel était essentiellement le seul cotisant au régime.
Frustré, le syndicat savait que l’unique moyen d’obtenir justice était d’adhérer au HOOPP, dont le conseil d’administration compte des
représentant(e)s des principaux syndicats du secteur de la santé, dont le SCFP.
L’adhésion au HOOPP figurait parmi les revendications du syndicat depuis plus d’une décennie. Dans ses discussions avec le comité exécutif du SCFP 2816, la direction de l’hôpital se montrait toujours évasive sur le sujet. En 2019, le SCFP a entamé une campagne, rapidement freinée par la pandémie.
En 2024, le SCFP a réactivé sa campagne, cette fois avec le soutien d’alliés de taille : l’Association des infirmières et infirmiers de l’Ontario
(AIIO), le Syndicat des employés de la fonction publique de l’Ontario (SEFPO) et la Coalition of Black Trade Unionists (CBTU).
Et leurs efforts ont porté fruit : les plus de 9 000 employé(e)s de SickKids, dont les quelque 700 membres du SCFP, participent désormais au HOOPP. Cet article raconte leur périple pour décrocher cette victoire.
Se rassembler pour faire monter la pression
Leonora Foster, préposée aux soins personnels et présidente du SCFP 2816, était aux rênes de ces rassemblements et s’est révélée une excellente porte-parole. Elle a défendu ses principes sans concession, ne mâchant pas ses mots vis-à-vis de son employeur qu’elle tenait responsable de la précarité dans laquelle elle et les autres membres se trouvaient à l’aube de leur retraite.
Souvent accompagnée de ses collègues lors des entrevues avec les médias, l’employée ayant 37 ans d’ancienneté à SickKids a souligné l’hypocrisie d’une institution qui s’est bâti une réputation de classe mondiale sur le dos de travailleuses et travailleurs en situation de précarité.
En prononçant des discours touchants, en chantant et même en dansant, Leonora Foster et ses collègues, majoritairement des femmes racisées, ont défendu haut et fort leur volonté d’adhérer au HOOPP; et leur message a attiré l’attention des médias. Des leaders syndicaux, dont Fred Hahn à la présidence du SCFP-Ontario, Erin Ariss à la présidence de l’AIIO, JP Hornick à la présidence du SEFPO et Michael Hurley à la présidence du CSHO-SCFP, ont participé au spectacle récurrent sur l’avenue University.
SickKids = une retraite dans la pauvreté pour le personnel
En 2024, la fondation de SickKids a dépensé 47,5 millions de dollars en marketing pour bâtir sa réputation et attirer des dons, des fonds qui viennent compléter le financement provincial alloué aux dépenses d’exploitation. Cette somme importante a révélé que l’institution était prête
à dépenser massivement pour son image publique et, en contrepartie, à laisser son personnel, qui assure le fonctionnement même de l’hôpital, prendre sa retraite dans la pauvreté.
Mais le SCFP 2816 a mené une campagne astucieuse : disposant d’une fraction de ces ressources, il y est allé de publicités rentables sur les réseaux sociaux, d’annonces sur les écrans des stations de métro à proximité de l’hôpital et d’un grand panneau d’affichage au square Yonge-Dundas dans le centre-ville de Toronto, pendant quelques semaines durant l’été. Le message associant l’hôpital SickKids « de renommée mondiale » à la « pauvreté » a probablement fait grincer quelques dents dans l’équipe marketing de l’hôpital.
Les rassemblements et la campagne publicitaire ont contribué à garder la question sous les projecteurs, tant pour les membres du SCFP que pour le reste du personnel de SickKids. Au cours de l’année 2024, les travailleuses et travailleurs, syndiqués ou non, ont commencé à se demander : « Pourquoi notre régime de retraite est-il inférieur à celui des autres? »
Réunions du personnel et pressions internes
Au cours de l’été 2024, la direction de l’hôpital a été contrainte d’aborder la question des régimes de retraite avec le personnel lors d’une réunion organisée dans un auditorium bondé. Toute tentative de l’employeur d’apaiser la colère des employé(e)s a été rapidement balayée par Leonora Foster, la première à se rendre au micro lors de la période de questions.
« Je leur ai dit : “Vous voulez me faire croire que SickKids, l’un des meilleurs hôpitaux au monde, laisse son personnel prendre sa retraite dans la pauvreté? Comment pouvez-vous faire ça?” », raconte-t-elle. « Puis j’ai regardé l’une des personnes à la vice-présidence et j’ai dit : “Vous devriez avoir honte.” »
Il y a eu un tonnerre d’applaudissements.
Peu après, l’hôpital a publié une FAQ sur le régime de retraite pour tenter de reprendre le contrôle du discours. Le SCFP a réagi rapidement et a distribué un tract réfutant les arguments de l’hôpital et réitérant sa position : l’insuffisance des prestations de retraite était un choix, car rien n’empêchait SickKids d’améliorer son régime.
« On gelait pendant qu’on distribuait des tracts »
La couverture médiatique des rassemblements, la réunion du personnel et la publicité accrocheuse ont contribué au succès éblouissant de la campagne, mais d’autres aspects ont nécessité de longues heures de travail rigoureux en coulisses.Leonora Foster et les autres membres du conseil exécutif du SCFP 2816 ont passé beaucoup de temps à contacter leurs collègues pour les mobiliser. Au fur et à mesure que la campagne du SCFP 2816 prenait de l’ampleur, elle a gagné un soutien plus large dans l’hôpital et d’autres syndicats se sont ralliés à la lutte. Une pétition du syndicat adressée à la direction a ouvert la voie au dialogue, même s’il restait des membres qui hésitaient à la signer, principalement par crainte de représailles de l’employeur.
Les membres de la section locale ont également organisé des activités devant l’hôpital pour diffuser largement leur message : tôt le matin, bravant le froid glacial, les membres ont distribué des tracts à leurs collègues, aux patient(e)s, aux visiteuses et visiteurs, et même aux gestionnaires de l’hôpital.
« Certaines personnes revenaient chercher plus de tracts pour en donner à leurs collègues », se rappelle Gus Giftakopoulos, délégué syndical du SCFP 2816. « J’en oubliais parfois dans les salles de bain », raconte-t-il. « Sans faire exprès », ajoute-t-il en riant.
Les réactions étaient variées : il y avait des travailleuses et travailleurs qui faisaient demi-tour pour prendre un tract en réalisant que leur pension était en jeu, tandis que d’autres continuaient leur chemin en pressant le pas. Mais la tactique a porté ses fruits. Elle a alimenté les discussions, en plus de nuire à la collecte de fonds de l’hôpital puisque certaines personnes ont refusé de faire un don à SickKids tant que la situation ne serait pas réglée.
Selon Antonella Hall, secrétaire-archiviste du SCFP 2816, la campagne prenait de l’ampleur et s’immisçait dans l’esprit des travailleuses et travailleurs qui commençaient à saisir les réels enjeux pour leur avenir.
Les retombées de la persévérance
La dernière grande activité de la campagne a eu lieu en décembre 2024. Le SCFP, l’AIIO, le SEFPO et la CBTU ont organisé un grand rassemblement devant l’hôpital, avec une carte de Noël géante, signée par le personnel de SickKids, demandant à l’employeur d’exaucer leur seul souhait : adhérer au HOOPP.
On ressentait la détermination des travailleuses et travailleurs qui scandaient « On veut adhérer au HOOPP » devant les caméras de télé, ce qui a certainement donné des maux de tête à la direction. La coalition syndicale était solide et prête à intensifier les moyens de pression après le Nouvel An. Mais à ce stade, SickKids en a eu assez.
Peu après, la direction a avisé le syndicat qu’elle adhérerait au HOOPP. Le tout a été officialisé en juin 2025.
Le succès retentissant de cette campagne revient aux travailleuses et travailleurs, qui ont poursuivi leur lutte sans relâche jusqu’à l’atteinte d’une résolution juste.
« Rien ne pouvait les arrêter », se rappelle Sharon Richer, secrétaire-trésorière du CSHO-SCFP et représentante du SCFP au conseil d’administration du HOOPP. « Les travailleuses et travailleurs, frustrés vis-à-vis SickKids, cet hôpital pour enfants de renommée mondiale qui leur offrait un régime de retraite injuste comparé à celui des autres hôpitaux de l’Ontario, ont choisi de défendre leurs droits, faisant preuve d’une grande résilience et de beaucoup de courage à de multiples reprises. »
Michael Hurley, président du CSHO-SCFP, attribue la victoire à la persévérance du personnel de SickKids, qui a martelé résolument son message jusqu’à faire céder l’employeur.
« Les travailleuses et travailleurs n’ont jamais baissé les bras. Le syndicat a frappé un grand coup en affirmant que les travailleuses et travailleurs, majoritairement des femmes racisées, étaient condamnés par cette institution « de calibre international » à prendre leur retraite dans la pauvreté. Cette campagne est un modèle à suivre pour quiconque souhaite protester », déclare-t-il.
Lorsque Leonora Foster a appris que SickKids avait finalement accepté d’adhérer au HOOPP, après toutes ces années de militantisme, elle a eu du mal à y croire.
« Une partie de moi s’exclamait : “Oui! SickKids a enfin changé d’idée!” Puis, j’ai repensé à ce qu’on venait d’accomplir, car il avait été si difficile de convaincre l’hôpital de faire quelque chose qu’il ne voulait vraiment pas. Je me suis dit : “Qu’est-ce que je viens de faire là? Qu’est-ce qu’on vient de faire?” »





