Prologue : Un contrat de travail historique

Fin juillet, quelques heures après minuit. Malgré l’entrée en grève prévue, les pourparlers se poursuivent et le SCFP 2484 conclut une entente marquante pour les travailleuses et travailleurs de la petite enfance avec Ideal Child Services Group. 
 
Après avoir mobilisé les parents, organisé des piquets d’information devant chacun des cinq centres, distribué de la crème glacée et des tracts, déposé une pétition signée par un grand nombre de personnes au siège social de l’employeur, le personnel de l’éducation à la petite enfance obtient enfin presque tout ce qu’il réclamait, dont une augmentation salariale de 11,25 % sur trois ans.
 
Cette victoire vient complètement changer la donne et valider deux années de lutte. Et ce n’est que la première étape de la stratégie du SCFP 2484 visant à changer les façons de s’organiser, de défendre ses revendications et de gagner dans le secteur de la petite enfance.
 

Chapitre un : Une occasion à saisir

En 2022, les services d’éducation à la petite enfance avaient été profondément transformés. Le secteur avait été dévasté par la COVID-19. Certains établissements fermaient leurs portes, d’autres étaient utilisés pour fournir des services d’urgence. Les déserts de services de garde se sont multipliés en Saskatchewan, l’incertitude a poussé les membres du personnel à quitter leur emploi en Ontario, et les places sont devenues de plus en plus rares en Colombie-Britannique. La pandémie a modifié fondamentalement la nature du travail en petite enfance tout en rappelant à la classe politique le rôle essentiel de ce secteur pour la prospérité économique et l’égalité des genres.
 
Par conséquent, le gouvernement fédéral a annoncé un plan d’apprentissage et de garde des jeunes enfants pancanadien, promettant de nouveaux fonds aux provinces et territoires, et des services accessibles et abordables. 
 
« On a eu une intuition, comme un pressentiment de ce qui s’en venait. Notre travail avait déjà subi de profonds changements : il fallait tout désinfecter et respecter les bulles sociales et familiales. La pandémie a complètement changé notre travail »,  explique Jess Tomas qui travaille en éducation à la petite enfance et occupe la présidence du SCFP 2484. « On a vu ce nouveau plan fédéral comme un nouveau départ, une occasion à ne pas rater. Il était entièrement conçu pour les parents, mais on pouvait s’en servir  comme tremplin. » 
 

Chapitre deux : Des négociations coordonnées

Le SCFP 2484 est l’une des plus grandes sections locales mixtes du secteur et représente entre autres plus de 600 éducatrices et éducateurs à la petite enfance, préposé(e)s, responsables de l’alimentation et de l’entretien du Grand Toronto. Le syndicat savait que de véritables améliorations s’imposaient du point de vue des salaires, des avantages sociaux et des conditions de travail. Il avait tout en main pour tirer parti de l’occasion qui se présentait à lui. 
 
« On savait qu’il fallait prendre des mesures audacieuses, faire les choses différemment, sinon on resterait en position défensive. Notre travail avait changé, alors on devait exiger que notre rémunération change aussi », raconte Jess Tomas. 
 
En plus de la vingtaine d’unités qui s’apprêtaient à entrer en négociation en 2022, le SCFP 2484 comptait également des membres de la Coalition ontarienne pour de meilleurs services éducatifs à l’enfance (OCBCC), un important groupe de revendication du milieu de la petite enfance. 
 
En collaboration avec les leaders du SCFP 2484, l’OCBCC a alors mis sur pied Raising the Floor, une campagne de négociation coordonnée. En plus de demandes pour une nette amélioration des salaires, la campagne était structurée autour de cinq piliers pour un travail décent : temps de préparation rémunéré, congés de maladie payés, temps de perfectionnement professionnel rémunéré, couverture des accidents du travail et accès à des communautés de pratique. 
 
Le SCFP 2484 a ensuite invité toutes les unités sur le point d’entrer en négociation à rassembler et à présenter leurs propositions dans une Lettre d’unité. Signée par plus de 86 % des membres, cette lettre témoignait de leur engagement en faveur d’un travail décent pour tout le monde et de leur soutien aux piliers de la négociation coordonnée. La lettre allait aussi aider les membres à tenir bon lorsque les négociations deviendraient difficiles. 
 

Chapitre trois : Une confiance à bâtir

Le premier défi de la campagne, et le plus urgent, n’était pas de convaincre les employeurs ou le gouvernement : il fallait d’abord modifier la perception qu’avait le personnel en petite enfance de sa propre valeur. 
 
« Il y a quelques années, on n’aurait jamais osé demander de gros changements. On ne savait même pas qu’on pouvait le faire. Notre travail, c’est de prendre soin des enfants. On a l’impression de faire partie de leur famille. Une grande proximité et une grande confiance s’installent, et quand on travaille en petite enfance, on ne veut surtout pas briser cette relation », explique Jess Tomas. 
 
Jess Tomas dépose la Lettre d’unité au siège social d’Ideal Child Services Group, en compagnie des présidences du CCTSS du SCFP-Ontario et du comité des employé(e)s municipaux.
C’est pour cette raison que tant d’éducatrices et d’éducateurs achètent du matériel éducatif pour leur groupe à même leurs économies ou préfèrent marcher plutôt que prendre les transports en commun pour offrir à leurs frais des occasions d’apprentissage aux enfants qu’on leur confie.
 
Le dévouement de ces travailleuses et travailleurs a été instrumentalisé par les employeurs et les gouvernements, ce qui a paralysé la capacité de mobilisation du secteur. Pour aider les membres à défendre leurs intérêts, il était donc essentiel de les aider à gagner en assurance.
 
« Nos premières réunions tenaient à la fois de la stratégie de mobilisation et du groupe de soutien, afin de créer un sentiment de communauté et de confiance », se souvient Jess Tomas. « Ces conversations nous ont servi d’appui tout au long de la campagne. Elles ont littéralement changé la perception d’une foule de personnes, en les aidant à comprendre qu’elles méritaient mieux. »
 

Chapitre quatre : Un adversaire loin d’être idéal

Ideal Child Services Group a été parmi les derniers de cette première cohorte à engager les négociations. Si certains employeurs ont compris l’intérêt de Raising the Floor – plusieurs propositions visaient à améliorer la qualité des services et à stabiliser le secteur perturbé par la pandémie – la direction d’Ideal s’est montrée intransigeante dès le départ. 
 
À ces négociations déjà difficiles s’ajoutaient des défis logistiques. D’une part, les cinq centres d’Ideal sont dispersés dans la région du Grand Toronto, et chacun est doté de sa propre structure de gestion opaque. D’autre part, un grand nombre de membres du personnel ont immigré au Canada récemment et leur statut d’immigration est relié à leur emploi.
 
« La direction a essayé de désolidariser le personnel, de le diviser, de lui laisser un sentiment d’impuissance », explique Jess Tomas. 
 
C’est alors que le SCFP 2484 est revenu à la base, à la Lettre d’unité et à la solidarité. Des membres d’autres établissements lui envoyaient d’ailleurs des photos pour démontrer leur soutien. « On voulait que les travailleuses et travailleurs prennent conscience de leur pouvoir et sentent que la communauté était derrière eux. Je les ai vus se transformer, passer de la frustration à l’espoir, puis finalement reprendre confiance. » 
 
Cette confiance regagnée a conduit à un vote en faveur de la grève à 100 %, à de grands rassemblements pour se préparer à la grève, à des conversations avec les parents pour gagner leur soutien et, finalement, à la ratification d’une convention collective dont le personnel d’Ideal est fier.
 

Chapitre cinq : Les membres d’abord

La nouvelle convention collective avec Ideal a galvanisé le SCFP 2484 et lui a donné l’assurance nécessaire pour passer à la deuxième étape de sa stratégie. 
 
Au départ, ce sont surtout les membres de l’exécutif et les militant(e)s qui avaient soumis des propositions pour les négociations coordonnées. Mais à présent, grâce à cette assurance que le SCFP 2484 leur a inspirée, les membres formulent leurs propres propositions pour la toute première fois. 
 
Jess Tomas à une manifestation à Queen’s Park avec des représentantes du secteur de la petite enfance du SCFP-Ontario et Christina Gilligan, coordonnatrice du secteur.
En octobre et novembre, des dizaines de personnes se sont réunies pour mettre en commun leurs priorités et rédiger des propositions pour les 12 unités qui entreront en négociation en 2025. Cette nouvelle expérience de négociation, pilotée par les membres, est pour Jess Tomas la preuve que la campagne a fondamentalement changé le regard des membres sur leur pouvoir d’action.
 
Les membres se mobilisent autour de nombreux enjeux. Parmi eux, la nécessité d’une connexion Wi-Fi fiable dans leurs établissements, une priorité exprimée par une personne membre du SCFP. À première vue, cette demande peut sembler insignifiante par rapport aux salaires ou à la couverture des accidents du travail, mais elle illustre l’étendue des difficultés auxquelles le personnel en éducation à la petite enfance est confronté.
 
Les travailleuses et travailleurs doivent présenter aux familles un bilan quotidien et assurer le suivi des activités, mais sans accès fiable à Internet au travail, il faut se servir d’appareils personnels. Les unités de négociation sont donc déterminées à faire du Wi-Fi une priorité à la table de négociation, en plus d’autres améliorations nécessaires étant donné l’évolution continuelle de ce travail.
 
« C’était une grande fierté pour moi de voir que cette personne puisse exprimer clairement ses besoins. Ça n’aurait pas été possible il y a deux ans », insiste Jess Tomas. « Notre plus grand ennemi, c’est le fait qu’on pense être sans ressources, mais plus on combat l’isolement, plus on gagne en puissance. »
 

Chapitre six : Prélude en Atlantique

Cette victoire remportée en Ontario fait écho à une réussite similaire en Nouvelle-Écosse, où la présidente du SCFP 4745, Margot Nickerson, a contribué à réaliser des gains historiques après des années de militantisme. 
 
Depuis la pandémie, les éducatrices et éducateurs à la petite enfance en Nouvelle-Écosse sont épuisé(e)s en raison des conditions de travail difficiles et des bas salaires. Bon nombre ont déserté la profession et les personnes qui ont choisi de rester jonglent avec plusieurs emplois pour joindre les deux bouts. Tout comme le SCFP 2484, le SCFP 4745 a su tirer parti du plan d’apprentissage et de garde des jeunes enfants pancanadien, et a estimé que le moment était bien choisi pour réclamer une meilleure rémunération.
 
Des conversations informelles lancées sur les réseaux sociaux se sont transformées en un mouvement qui s’est propagé dans tout le secteur. Margot Nickerson se souvient avec fierté qu’un jour ouvrable de septembre, plus de 200 personnes se sont rassemblées pour exiger de meilleures conditions de travail pour le personnel en éducation à la petite enfance. « Je pense que tout le monde pouvait se reconnaître dans nos revendications. Notre message n’était pas menaçant, mais il était fort. On a clairement exprimé nos demandes », affirme-t-elle. 
 
Le SCFP 4745 a organisé des rassemblements et des séances d’information qui lui ont valu un vaste soutien des travailleuses et travailleurs et des parents. La section locale a réclamé l’instauration d’une échelle salariale provinciale, d’un régime de retraite et d’avantages sociaux. « Ce qui me rend le plus fière, c’est d’avoir insisté pour obtenir un régime de retraite à prestations déterminées », se souvient Margot Nickerson, qui explique que les membres ont participé à des séances d’information sur les différents régimes de retraite, organisées par la section locale. 
 
Face à la pression croissante, le gouvernement provincial a fini par céder. Le personnel en petite enfance a obtenu son échelle salariale, son régime d’assurance maladie complémentaire et son régime de retraite à prestations déterminées. Selon Margot Nickerson, la clé de ce succès réside dans l’inclusion de tout le personnel – syndiqué ou non – dans la campagne afin que l’ensemble du secteur puisse s’unir, gagner en pouvoir et imposer des changements concrets.
 

Épilogue

Le personnel en éducation à la petite enfance fait bien plus que s’occuper des enfants. Il les aide à développer des aptitudes sociales et cognitives essentielles, tout en permettant aux parents de participer pleinement à leur communauté. Pourtant, les conditions de travail dans le secteur sont rarement à la hauteur de l’expertise requise et de la valeur réelle du travail effectué. 
 
Les victoires remportées par le SCFP 2484 en Ontario et le SCFP 4745 en Nouvelle-Écosse ont instigué un vaste mouvement national en faveur d’une meilleure rémunération, de milieux de travail plus sûrs et d’un plus grand respect pour le travail en petite enfance. Les membres du SCFP ont prouvé une fois de plus qu’en unissant leurs forces, les travailleuses et travailleurs peuvent opérer de profonds changements dans leur secteur. En sachant tirer parti des nouvelles sources de financement fédéral, en démontrant publiquement la valeur de l’éducation à la petite enfance et en réclamant un emploi décent pour tout le monde, les membres ont créé un important précédent pour les travailleuses et travailleurs en petite enfance de tout le pays. 
 
Il est maintenant temps de faire rayonner l’éducation à la petite enfance et de remédier à la pénurie de main-d’oeuvre qui mine le secteur. Explorez la série de bandes dessinées du SCFP pour découvrir les réalités du travail d’éducation à la petite enfance et joignez-vous au nombre croissant de personnes qui réclament un changement. 
 
Vous pouvez  aussi participer à la campagne du SCFP pour demander au gouvernement fédéral de financer une stratégie nationale de la main-d’oeuvre et de collaborer avec les provinces et territoires afin de garantir des salaires justes, de meilleurs avantages sociaux, un régime de retraite, des possibilités de développement professionnel et du temps de préparation rémunéré. 
 
Chaque nouvelle signature contribue à accroître le pouvoir du personnel en éducation à la petite enfance partout au pays et l’aide à obtenir le respect, la stabilité et le soutien qu’il mérite. scfp.ca/pleins-feux-sur-leducation-la-petite-enfance
 

Des services à 10 $ par jour?

 
En 2021, après des décennies de revendications, le gouvernement fédéral a mis en place un nouveau programme national d’éducation à la petite enfance. De la même manière que la Loi canadienne sur la santé a révolutionné le système de santé canadien, le plan d’apprentissage et de garde des jeunes enfants pancanadien a marqué un nouveau tournant en proposant d’instaurer des services éducatifs à la petite enfance abordables et de qualité partout au pays.
 

Que fait ce programme?

Dans le cadre d’accords de financement, le gouvernement fédéral verse des fonds aux provinces et territoires pour que ceux-ci :
  1. réduisent le coût des services éducatifs à la petite enfance pour les parents;
  2. créent de nouvelles places dans des établissements publics et sans but lucratif;
  3. améliorent les conditions de travail dans le secteur;
  4. offrent une programmation de qualité, inclusive et culturellement adaptée.
 
L’éducation à la petite enfance est aujourd’hui reconnue comme un élément essentiel du développement des enfants. Ces services, ayant longtemps relevé du secteur privé, doivent être financés et gérés par l’État. 
 
Des services plus accessibles et plus abordables permettent à plus de parents de travailler, d’étudier ou de faire du bénévolat. L’amélioration des conditions de travail d’une main-d’oeuvre composée à 96 % de femmes, dont beaucoup sont racisées, favorise l’équité sociale. Enfin, des services éducatifs à la petite enfance inclusifs et de qualité permettent aux enfants de s’épanouir et de s’outiller pour l’avenir. Bien que ce plan et sa mise en oeuvre continuent d’évoluer, l’ensemble des provinces et des territoires ont réalisé des progrès impressionnants en rendant les services éducatifs à la petite enfance plus abordables pour près d’un million de familles.
 
La syndicalisation renforce ces acquis en préservant le pouvoir des travailleuses et travailleurs et en maintenant la pression sur les gouvernements pour qu’ils atteignent et élargissent les objectifs du plan, qu’ils améliorent les conventions collectives et qu’ils valorisent ce secteur qui a toujours été peu reconnu. Accroître la solidarité est autant à l’avantage des travailleuses et travailleurs que des parents, des enfants et de toute la société.