Les membres autochtones ont une nouvelle voix

Doug Lavallée se dirige lentement vers la table d’honneur,
à l’avant d’une salle de réunion du Wanuskewin Heritage
Park, un centre culturel des Premières Nations situé au nord
de Saskatoon. C’est là que se déroule l’historique fondation
du Conseil autochtone national du SCFP.

Doug Lavallée est aujourd’hui à la retraite, mais il a été
directeur régional du SCFP-Saskatchewan. Invité d’honneur
à l’assemblée de fondation, il est considéré comme quelqu’un
à qui l’on doit beaucoup, l’un des nombreux anciens membres
du SCFP « qui ont lutté pendant des années pour voir arriver
ce jour ». Toute cette attention le rend un peu mal à l’aise. Son
visage aimable, qui semble prêt à sourire à la moindre
provocation, devient sérieux. Il s’apprête à raconter une histoire.

D’une voix basse, il commence à décrire un souvenir
d’enfance. Ce jour-là, il était avec sa grand-mère. Tous deux se
rendaient au bureau du gouvernement, sur la réserve, quand
Doug s’est aperçu que la main de sa grand-mère tremblait. Il
ne comprenait pas pourquoi, mais il n’a pas posé de question.
Main dans la main, ils ont continué à marcher. Plus ils s’approchaient
du bureau, plus la main de la grand-mère tremblait.

« J’imagine qu’elle allait chercher son chèque de bien-être
social ou quelque chose du genre », se souvient M. Lavallée.
La salle, habituellement remplie de bruits de papiers et de
conversations chuchotées, est remarquablement silencieuse.

« Nous arrivons à une fenêtre. Un homme tient un chèque
dans sa main. Il fait mine de le donner à ma grand-mère,
puis le retire, comme pour la taquiner. Il dit quelque chose
comme : ‘Allez, fais-moi un petit sourire. Fais-moi un sourire
ou tu n’auras pas ton chèque’. »

Au souvenir de cette humiliation, Doug Lavallée s’arrête
et fixe le plafond, avant de reprendre. « Je me suis promis
que quand je serais grand, si jamais je rencontrais ce gars de
nouveau, je l’écraserais », dit-il avec un sourire en coin. La
tension s’évanouit avec les rires de la salle. « Je n’ai jamais
revu cet homme, dit M. Lavallée, d’un ton plus sérieux,
mais j’en ai rencontré beaucoup d’autres comme lui au fil
des ans. C’est pour cela que nous avons travaillé si fort à
changer les choses. »

M. Lavallée est l’un des pionniers qui ont amené le SCFP
vers cette journée, selon le président national Paul Moist.
« Vers 1996, Doug disait au Conseil exécutif national de
bouger plus vite, dit-il. Il affirmait que la population de la
Saskatchewan, en fait la main-d’oeuvre de la province, serait de
plus en plus autochtone et que nous n’en faisions pas assez
pour eux. »

À l’époque, M. Moist était représentant du
Manitoba et de la Saskatchewan au Conseil
exécutif national. « Doug savait exactement
ce qu’il fallait faire, se souvient-il. Il fallait
restructurer les soins de santé; ils l’ont été. Il
fallait restructurer les conseils scolaires; ils
l’ont été. Enfin, Doug disait que les peuples autochtones
devaient devenir une priorité pour le syndicat. Et nous
agissons enfin en ce sens. »

Pour M. Moist, les syndicats doivent aborder des enjeux
comme l’eau contaminée dans les réserves, les revendications
territoriales bloquées, l’éducation de qualité inférieure et
l’absence de formation et de possibilités d’emploi pour les
peuples autochtones. « Ces enjeux méritent d’être inscrits à
l’ordre du jour des débats du plus grand syndicat du Canada », conclut-il.

Des valeurs partagées

« Il y a longtemps que nous attendions ce jour », souligne
Claude Généreux, secrétaire-trésorier national, à la fondation
du Conseil. Il rappelle à la salle qu’il reste encore beaucoup
de pain sur la planche, citant l’échec de l’entente de
Kelowna. Cette entente de 5,5 milliards $, conclue
l’autmone dernier à Kelowna, en Colombie-Britannique,
entre les gouvernements fédéral et provinciaux et des
groupes autochtones devait améliorer le logement, les soins
de santé, l’éducation et les conditions économiques des peuples
autochtones au cours des cinq années à venir.
Malheureusement, dans leur premier budget, le premier
ministre Stephen Harper et son gouvernemnet conservateur
n’ont pas respecté ces objectifs.

La cinquantaine de personnes qui assistent au
rassemblement de Wanuskewin viennent de
presque toutes les provinces, même si
le SCFP ne compte que trois conseils
autochtones provinciaux : Colombie-
Britannique, Saskatchewan et Manitoba
(le SCFP-Ontario vient d’adopter une
résolution visant à créer un conseil). Ces gens sont venus,
selon Connie Kilfoil, conseillère du Service de l’égalité, parce
qu’ils comprennent les « valeurs communes partagées par ceux
qui défendent les droits des autochtones et les droits syndicaux
». Elle-même fait partie de la délégation de la Colombie- Britannique.

« Les syndicats veulent protéger les travailleurs contre
l’exploitation des patrons, explique-t-elle. Dans les sociétés
autochtones, le concept du partage des ressources pour le bien
collectif est compatible avec un principe du mouvement
syndical qui veut que le mal fait à l’un est fait à chacun. La
tradition du consensus est très compatible avec le modèle de
l’autonomie locale au SCFP, qui respecte le droit des sections
locales à diriger leurs propres affaires. »

Leo Cheverie, vice-président national de la diversité du
SCFP pour les travailleurs autochtones, est originaire de
l’Île-du-Prince-Édouard. Il croit que le SCFP a besoin du
Conseil pour des raisons tangibles : emplois, égalité et
dignité humaine.

« Les travailleurs autochtones ne sont pas représentés dans
les lieux de travail, affirme M. Cheverie. Beaucoup de jeunes
travailleurs autochtones arrivent sur le marché du travail, au
service des municipalités, en éducation et en santé. Nous
devons garantir des chances égales aux travailleurs autochtones,
non seulement aujourd’hui, mais aussi pour l’avenir. Nous
devons veiller à ce que le SCFP, en tant qu’employeur qui offre
l’égalité des chances, embauche plus de personnes autochtones
pour qu’elles aient leur place au syndicat. On doit faire preuve
de leadership et défendre tous nos membres si on veut devenir
plus fort et plus accueillants. »

« Baby boom » autochtone

Pour mettre la situation en perspective, il suffit de regarder
la croissance de la population dans les communautés
autochtones. Dans l’ensemble de la population canadienne, le
« baby boom » de l’après-guerre a atteint son sommet il y a
plus de 50 ans. Il sortira donc plus de gens de la main-d’oeuvre
active qu’il n’en entrera. Toutefois, le « baby boom » autochtone
est toujours en plein essor, comme le montre le recensement
de Statistique Canada de 2001 des peuples autochtones. En
20 ans, la population autochtone de Winnipeg est passée de
16 000 à près de 56 000. La hausse la plus spectaculaire est
survenue à Saskatoon, où la population est passée d’environ
4200 en 1981 à plus de 20 000 en 2001.

Le défi des employeurs sera de reconnaître les besoins en
matière d’emploi et de formation de cette population croissante
– et d’y répondre. Cette réalité est particulièrement importante
dans les villes de l’ouest du Canada, où les Premières Nations,
Métis et Inuits pourraient former de 8 à 15 pour cent des
populations urbaines. Si cette réalité n’est pas reconnue, les
peuples autochtones devront se contenter d’une part beaucoup
plus faible des emplois sur le marché du travail – pas parce qu’ils
ne font pas d’efforts, mais plutôt à cause de décisions qui ne
tiennent pas compte de leurs besoins.

Certains de ces enjeux ont été soulevés au cours des deux
journées de la conférence. Les délégués ont aussi discuté de
représentation dans les groupes de négociation, d’amélioration
de la formation des animateurs, d’adaptation de la documentation
en y ajoutant un contenu plus pertinent, d’accroissement
de l’appui accordé aux membres autochtones au syndicat et
d’édification de réseaux.

Les participants ont exprimé leurs déceptions et
frustrations, mais ont aussi parlé de leurs réussites. Les délégués
de la Colombie-Britannique ont fièrement décrit les progrès
réalisés depuis la fondation de leur conseil, il y a deux ans. L’un
des résultats positifs a été un projet de repérage de quatre mois,
financé par le SCFP national, pour indiquer les lieux de
syndicalisation possible dans les communautés autochtones de
la C.-B. (voir l’encadré.)

Le Conseil a aussi choisi deux sénateurs, Joanne Webb et
Brian Barron, qui agiront à titre de co-présidents intérimaires.
(En juin, les divisions du SCFP ont reçu une lettre leur
demandant d’amorcer le processus de sélection des membres.
Les nominations devraient être terminées d’ici le début
de l’automne.)

Joanne Webb est membre des Mississaugas de la Première
Nation de New Credit, dans le sud de l’Ontario. New Credit
est située à côté du territoire des Six Nations, tout près de
Caledonia, où la récente occupation d’un développement
domiciliaire a dégénéré en dure confrontation, avec de la
violence de tous les côtés.

« J’ai des amis des deux côtés de la rivière, pour ainsi dire,
et il semble que nous ayons reculé de plusieurs pas, affirme
Joanne Webb. Des divisions sont apparues chez des gens qui
vivaient côte à côte paisiblement depuis des décennies. À
cause de cette histoire, tout le progrès réalisé dans les efforts
de rapprochement entre communautés a été réduit à néant.
Et, comme membres, nous sommes aussi touchés. »

Pour Mme Webb, la situation tendue a rendu évidente la
nécessité de créer un Conseil autochtone national qui peut
servir de forum pour discuter de ces préoccupations.
« Nous devons donner une voix à nos membres
autochtones, qui ont souvent l’impression qu’ils ne
peuvent pas parler de certaines choses, soulignet-
elle. Le Conseil fera entendre ces voix et
encouragera les gens à s’affirmer, à s’exprimer
davantage et à revendiquer
leurs droits. »

Un immense pas en avant

Pour le co-président de Mme Webb, la
formation d’un Conseil autochtone national
livre un message très clair, un message qui n’est
pas destiné uniquement aux membres du syndicat. «
La décision du SCFP n’a peut-être pas été acceptée à 100
pour cent, précise Brian Barron, membre du SCFP 500
(cols bleus de Winnipeg). Mais il a fait ce qu’il devait faire. »

M. Barron croit que la façon dont le SCFP s’y est pris pour
créer le Conseil est aussi importante que les raisons pour
lesquelles il l’a fait. « Le SCFP a demandé l’aide des peuples
autochtones. Il a sensibilisé et communiqué avec les peuples
autochtones dans le passé mais, pour la première fois
[à l’échelle nationale], il leur a demandé de l’aider à créer un
espace au syndicat où ils pourraient se rencontrer et discuter
entre eux des différents enjeux qui les touchent. »

« Le fait que l’organisation nous demande notre aide est un
immense pas en avant. Toute personne qui connaît les
cultures autochtones sait que c’est une preuve de respect – et
c’est très important pour nous, ajoute-t-il. Le SCFP est la
seule organisation que je connaisse qui ait essayé de nous
traiter avec respect. C’est pour cela que je crois qu’il nous
incombe maintenant d’assurer le succès de cette entreprise. »

Gerri Harris est sénatrice au Conseil autochtone du
SCFP-Saskatchewan. Elle croit que le Conseil autochtone ne
s’occupera pas uniquement de grandes idées. À son avis, il
profitera aussi au travailleur autochtone moyen.

« La situation en milieu de travail est parfois très instable,
et elle l’est encore plus lorsque des conseils de bande croient
qu’ils peuvent vous congédier sans motif, affirme-t-elle. Avec
le syndicat, les gens peuvent avoir une certaine sécurité
d’emploi. Si une personne croit qu’elle a été congédiée sans
raison, le syndicat protégera ses droits. Dans le passé, les gens
n’avaient pas accès aux prestations de santé ou de retraite.
Aujourd’hui, ils sont protégés, grâce au syndicat, qui a changé
les choses. Cela donne une tranquillité d’esprit qui n’existait
pas avant. »

Mme Harris a beaucoup d’espoir pour l’avenir du Conseil
autochtone national, de même que pour les conseils
régionaux comme le sien, en Saskatchewan. Elle croit que
l’Internet est une bonne façon de créer un réseau de conseils
autochtones dans chaque province et territoire.

« Nous sommes en train de construire une inforoute
autochtone nationale, dit-elle. Tout le monde est très
enthousiasmé par le projet, parce qu’il nous permettra de
communiquer par courriel d’un bout à l’autre du pays. Nous
pourrons rester en contact et nous tenir au courant de ce
qui se passe. »

À la fin de la rencontre de Wanuskewin, les délégués
avaient déterminé 22 enjeux que le nouveau Conseil devra
aborder dans le cadre de son rôle consultatif auprès du
Conseil exécutif national du SCFP. Les cinq plus importants
sont la sensibilisation des jeunes, le recrutement, la sousreprésentation
au travail et au SCFP, la formation et la
sensibilisation aux dossiers autochtones et la création de
conseils autochtones provinciaux. Le Conseil se réunira
de nouveau en novembre 2006, en même temps que la
Conférence nationale sur les droits de la personne du SCFP,
à Vancouver.

« Le racisme existe et existera toujours, croit
M. Barron. Mais au lieu d’accepter le paternalisme ou de
s’y attendre, il nous revient maintenant, comme membres
autochtones, de faire un pas en avant et d’inciter
d’autres personnes à s’occuper de l’organisation, à assumer
des rôles de leadership, à commencer à chercher des solutions
à nos problèmes. »

Mme Webb est aussi pleine d’espoir, d’optimisme et de détermination.

« Les gens disent ‘Oh, vous ne cherchez qu’à recruter et à
faire signer de nouveaux membres’, dit-elle. Et je leur
réponds ‘oui, mais ce n’est qu’une petite partie de ce que
j’essaie de faire – de ce que nous essayons tous de faire.
Nous voulons aider nos communautés d’abord et
avant tout. C’est pour cela que nous travaillons –
pour nos communautés. »