CUPE NL 2017 Pre-Budget SubmissionDans son document de discussion prébudgétaire, la ministre des Finances réclame des avis sur certains aspects du plan économique de l’État présenté dans The Way Forward.

Le SCFP-Terre-Neuve-et-Labrador, de concert avec le front commun provincial, a communiqué sa forte opposition à l’orientation économique adoptée par le gouvernement actuel.

Dans ses rencontres avec la ministre comme dans ses divers exposés et mémoires, le SCFP a clairement exprimé qu’on ne doit pas chercher à équilibrer le budget et supprimer des emplois en période de récession. Le gouvernement peut augmenter ses revenus de diverses manières pour résorber son déficit dans des délais raisonnables tout en stimulant la croissance économique à court terme. Encore une fois, les services publics offrent une excellente valeur aux familles et aux collectivités, tout en stimulant les économies locales.

De plus, le SCFP-Terre-Neuve-et-Labrador demande instamment à la ministre des Finances de bien vouloir changer son approche concernant deux services publics importants : la fermeture prévue de plusieurs bibliothèques publiques provinciales et le recours à un PPP dans le dossier de l’hôpital et de l’établissement de soins de longue durée de Corner Brook.

LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES PROVINCIALES


L’État compte fermer 54 des 95 bibliothèques de la province, soit 57 pour cent d’entre elles. Il s’agit d’une perte considérable pour les collectivités touchées et pour l’économie de Terre-Neuve-et-Labrador. Si le gouvernement va de l’avant, plus de 60 membres de la section locale 2329 du SCFP perdront leur emploi. La majorité de ces personnes sont des femmes qui travaillent à temps partiel en région rurale.

Le SCFP est déçu que ni le ministre de l’Éducation et du Développement de la petite enfance, Dale Kirby, ni la Commission provinciale d’information et de ressources documentaires (PILRB) n’ait accepté de rencontrer le syndicat pour discuter de ce dossier.

L’État avait déjà fortement réduit le financement des bibliothèques provinciales ces dernières années, au point de bouleverser les services bibliothécaires à travers la province. L’insuffisance des budgets d’immobilisations et d’acquisitions a affecté l’achat de livres, ainsi que l’entretien et le remplacement des équipements. On a sabré sauvagement le soutien technique de l’ensemble du réseau en réduisant l’équipe de huit personnes (un nombre déjà famélique pour s’occuper de 95 bibliothèques) à cinq ; celles-ci ont maintenant toute la misère du monde à répondre à la demande. On a retranché plus de dix-sept postes équivalents à temps plein, en plus de réduire le budget de remplacement du personnel. Aujourd’hui, 77 des 95 bibliothèques doivent fonctionner avec un seul employé. Un établissement a été contraint de fermer ses portes.

Même si elles fonctionnent avec des ressources limitées, les bibliothèques publiques de Terre-Neuve-et-Labrador sont très achalandées. En 2014-2015, la bibliothèque de Harbour Grace (une de celles ciblées pour fermeture dans la proposition de la PILRB) rapportait un taux d’emprunt de 169 pour cent relativement à sa population (en incluant les emprunts par Internet et les prêts entre bibliothèques).

La bibliothèque de Centreville (qui doit fermer elle aussi) a enregistré un taux d’emprunt par habitant de 420 pour cent. Ses services Internet sont très utilisés également.

Brigus, une petite municipalité de 794 habitants, a rapporté 3 539 séances d’utilisation des ordinateurs et du réseau Wi-Fi en 2014-2015, 2 710 en 2015-2016 et des taux d’emprunt de 446 pour cent et 341 pour cent pour ces deux périodes.

Rien ne laisse croire que le « modèle de bibliothèque régionale » permettra de compléter, d’améliorer ou de remplacer la capacité du réseau actuel à répondre à la demande en prêts et en services informatiques.

C’est évident : à Terre-Neuve-et-Labrador, les bibliothèques publiques jouent un rôle important. Les données du gouvernement montrent que la population se fie beaucoup au réseau de bibliothèques pour accéder à Internet ou à un ordinateur. Les calendriers des bibliothèques font état d’une programmation très diversifiée. En guise d’exemples, voici quelques programmes offerts en ce moment, malgré le manque de ressources, dans les bibliothèques qui devront fermer.

  • À la bibliothèque publique de Cow Head : L’art du reprisage (compétence), Cercle de lecture pour les tout-petits (alphabétisation).
  • À la bibliothèque publique de Stephenville Crossing : Cours de gardiennage (compétence, soins des enfants), Heure du conte de l’Halloween (alphabétisation).
  • À la bibliothèque publique de Fogo Island : Confection de couronnes en jute (artisanat), Café-peinture (arts).
  • À la bibliothèque publique de Change Islands : Services bibliothécaires à domicile (livraison de livres aux personnes âgées, soutien social).
  • À la bibliothèque publique de St. George South : Initiation à l’informatique (compétence), Heure du conte (alphabétisation).
  • À la bibliothèque publique de Harry’s Harbour : Soirée d’artisanat (artisanat).
  • À la bibliothèque publique de Norris Arm : Initiation à l’informatique (compétence), Club de lecture (alphabétisation), Heure du conte (alphabétisation).

Outre leur propre programmation, les bibliothèques publiques soutiennent la programmation culturelle des municipalités, comme le festival Writers at Woody Point. Elles servent aussi de pont vers le patrimoine communautaire, comme à Trepassy et dans d’autres collectivités de l’Irish Loop.

Le plan de la PILRB ne prévoit pas le maintien de ces importants services et recoupements communautaires. Les compressions envisagées vont peut-être permettre au gouvernement de sauver un peu d’argent, mais cela ne vaut pas la perte du « tissu sociorelationnel » dans bon nombre des communautés ciblées. Or, même si on fait abstraction de ce rôle-clé des bibliothèques pour se limiter à une évaluation strictement économique, les bibliothèques s’avèrent un investissement intelligent et très rentable, comme nous l’expliquons ci-dessous.

Dans le contexte politico-économique actuel, les bibliothèques publiques ont souvent à justifier leur existence auprès des décideurs, des collectivités et des parties prenantes. En raison de la gamme de services qu’elles fournissent et des rôles qu’elles peuvent jouer dans la collectivité et pour leurs usagers, il est difficile de quantifier la valeur des bibliothèques en dollars.

Comme les autres établissements éducatifs, la bibliothèque apporte une valeur intangible et expérientielle qu’on traduit souvent par des concepts comme l’apprentissage, le savoir, l’expérience et la pratique. Comme les autres institutions sociales qui apportent une valeur intangible, la bibliothèque est souvent l’un des premiers établissements publics à souffrir des conséquences d’une récession. Ainsi, on ne peut plus se contenter d’assumer que la valeur d’une bibliothèque à titre de bien public fait consensus. Aujourd’hui, il faut fréquemment considérer la valeur d’une bibliothèque « par la lentille du modèle commercial », où l’usager est un client à la recherche d’un rendement sur son investissement.

Or, même vue sous cet angle, les bibliothèques publiques représentent un excellent investissement qui génère une valeur économique mesurable équivalente à plusieurs fois les crédits qu’elle touche de l’État. Cette valeur se constate de diverses manières : développement économique local, hausse de la valeur des propriétés, production de capital social.

Comme l’a déjà mentionné le SCFP dans ses mémoires précédents au gouvernement provincial, le Martin Prosperity Institute de l’Université de Toronto a mesuré l’impact économique des 98 bibliothèques publiques de Toronto, dans un rapport publié en 2013. Voici ses conclusions :

  • Pour chaque dollar investi dans les bibliothèques, les Torontois recevaient en retour une valeur de 5,63 $.
  • En moyenne, chaque heure d’ouverture de chaque succursale coûtait 653 $ à la ville, mais produisait 2 515 $ en avantages économiques mesurables.
  • Pour un usager, la valeur d’une carte de bibliothèque (gratuite) était en moyenne de 500 $ par année.

Une étude similaire réalisée à Guelph, en Ontario, a donné des résultats tout aussi éloquents. En recourant à une méthodologie semblable à celle du Martin Prosperity Institute, la Bibliothèque publique de Guelph a calculé que chaque dollar public investi produisait un rendement de 5,33 $. Elle a calculé la valeur d’une carte d’usager à 673 $ par année.

Près de là, à London (Ontario), on a estimé le rendement de la bibliothèque publique à 452 pour cent ; le réseau génère des retombées économiques de 102 millions de dollars pour la ville. Pour chaque dollar investi, les citoyens de London reçoivent une valeur de 6,68 $. On soupçonne qu’aucune autre institution publique n’a des répercussions économiques directes et indirectes aussi positives qu’une bibliothèque publique.

Ces résultats canadiens font écho à d’autres études à travers le monde.

Au Royaume-Uni

En 2002, une étude issue de l’Université Loughborough a conclu que le réseau britannique de bibliothèques publiques génère 12,6 pour cent de plus en valeur que ce qu’il coûte… avant même de tenir compte « des avantages intangibles découlant de son service public et de son mérite ». Selon cette étude, la bibliothèque publique offre une valeur considérable, autant en termes économiques qu’au sens de l’intérêt public et d’une institution de développement et de cohésion sociaux.

Aux États-Unis

Une étude du réseau de bibliothèques publiques du Minnesota, réalisée en 2011, conclut à un rendement de 4,62 $ pour chaque dollar du contribuable investi dans les bibliothèques. Le rapport souligne aussi que ces établissements produisent une valeur secondaire que ne rend pas la simple mesure du rendement de l’investissement : la proximité d’une bibliothèque a de la valeur. Les usagers, qui passent à la bibliothèque en faisant d’autres courses, affirment dépenser dans les établissements à proximité. Ces achats ne font pas partie de l’étude d’impact économique des bibliothèques du Minnesota, mais il est vrai que la proximité d’une bibliothèque fait augmenter les achats dans les commerces voisins.

Une étude semblable réalisée au Wisconsin conclut à un rendement de 4,06 $ pour chaque dollar du contribuable investi dans les bibliothèques publiques. Ce rapport souligne deux canaux d’où découle ce rendement :

  • les emplois générés par les dépenses des bibliothèques à l’exclusion des salaires (comme les acquisitions) ;
  • les emplois dans la fonction publique résultant directement et indirectement des dépenses des bibliothèques.

La même étude souligne que, au-delà de l’argent, les bibliothèques produisent un impact positif mesurable sur la qualité de vie et que « l’accès gratuit à l’information et à l’informatique » contribue à « égaliser les chances des personnes à faible revenu ».

En Norvège

Selon une étude portant sur le réseau norvégien de bibliothèques publiques, « la valeur des bibliothèques dépasse largement leurs coûts ». Comme à Terre-Neuve-et-Labrador, une forte proportion des bibliothèques publiques de Norvège (56 pour cent) sont situées en région rurale, dans des localités de moins de 5 000 habitants. Dans cette étude, les citoyens ont souligné l’importance des bibliothèques pour l’exercice de la démocratie locale et la participation citoyenne. Le rapport établit le rendement de l’investissement dans les bibliothèques à quatre couronnes norvégiennes pour une.

En outre, 90 pour cent des participants à l’étude étaient contre le transfert des crédits des bibliothèques vers d’autres services municipaux, même lorsque leur ménage profitait aussi de ces autres services. Les chercheurs ont conclu que « les ressources consacrées aux bibliothèques publiques ont une valeur plus élevée, pour le bien-être des citoyens, que si elles étaient consacrées à autre chose ».

En Corée du Sud

Une récente étude sud-coréenne s’est penchée sur le réseau national de bibliothèques pour mesurer la valeur produite comparativement à l’ensemble des dépenses publiques (salaires, avantages sociaux, achat de matériel et frais de fonctionnement). Le rendement mesuré est de 366 pour cent, soit 3,66 $ pour chaque dollar investi.

Cette étude relève aussi, dans le cadre de son analyse de la documentation, que la nécessité de justifier ses dépenses est en hausse pour les bibliothèques de plusieurs régions du monde et que le rendement de l’investissement s’avère positif et important dans tous les cas recensés. Le rendement de 366 pour cent auquel arrive l’étude coréenne est en phase avec une vaste gamme d’autres études ayant utilisé toutes sortes de méthodologies.

L’ironie, c’est qu’en période de contrainte économique, on coupe le budget des bibliothèques pour contrôler les coûts inutiles. Cette approche à courte vue s’avère contre-productive. Un réseau de bibliothèques solide et bien financé produit de la valeur et fournit des services aux usagers difficiles à remplacer. La bibliothèque publique répond aux besoins locaux. En outre, elle peut adapter ses services à la demande des usagers.

Le personnel de bibliothèque connaît sa collectivité. Il est formé pour fournir des services adéquats et efficaces. La bibliothèque publique représente un investissement sage, autant d’un point de vue économique que de celui de l’intérêt public.

La contribution des bibliothèques à l’intérêt public n’est pas statique.

Plus le financement est abondant et stable, plus la bibliothèque pourra aider un plus grand nombre de gens ; elle pourra offrir plus de services, de ressources et de matériel ; elle pourra tisser plus de partenariats communautaires ; elle aura un plus grand impact sur sa collectivité. La taille de l’intérêt public produit par la bibliothèque croît avec les crédits de l’État.

Grâce à ses ressources et aux compétences de son personnel, la bibliothèque publique peut devenir un carrefour pour les services sociaux, la réponse aux urgences et à la reprise après-sinistre, le gouvernement électronique, l’alphabétisation numérique et l’inclusion, la formation professionnelle et d’innombrables autres apports à la santé de la communauté, dans la mesure où elle reçoit un soutien financier suffisant.

En bref, la bibliothèque publique est un bien public qui s’adapte et se bonifie par l’accroissement de son financement.

Le SCFP demande au ministre de l’Éducation et du Développement de la petite enfance de rendre public le rapport du cabinet-conseil et comptable Ernst & Young, qu’il avait mandaté pour revoir le réseau de bibliothèques et organiser des consultations publiques, et ce, avant le dépôt du budget provincial ce printemps.

Le SCFP recommande au gouvernement provincial d’annuler la fermeture de 54 des 95 bibliothèques publiques de la province et de rétablir le financement des bibliothèques au moins à ce qu’il était en 2011.

L’HÔPITAL ET L’ÉTABLISSEMENT DE SOINS DE LONGUE DURÉE DE Corner Brook

Le SCFP a été atterré d’apprendre que l’établissement de soins de longue durée et l’hôpital de Corner Brook seraient réalisés en partenariat public-privé (PPP).

Partout au Canada, vérificateurs généraux, chercheurs et journalistes ont relevé les problèmes des PPP qu’on appelle aussi parfois « autres sources de financement et d’approvisionnement ». La liste des PPP qui s’avèrent un échec s’allonge et le total de l’argent des contribuables qu’ils ont gaspillé augmente sans cesse. Pourtant, voilà que Terre-Neuve-et-Labrador s’apprête à ouvrir les bras à ce modèle discrédité.

Nous présentons brièvement ci-dessous cinq cas de PPP qui ont déraillé dans le secteur canadien de la santé. Il y en a plusieurs autres. Ces cinq exemples sonnent l’alarme : n’allons pas mettre nos dollars santé dans les poches des sociétés privées – dont certaines ne seront même pas de notre province.

L’Hôpital régional de North Bay (Ontario)

L’Hôpital régional de North Bay aurait coûté 160 millions de dollars en moins si on ne l’avait pas réalisé en PPP. Les coûts de financement du projet ajoutent plusieurs millions de dollars à la facture chaque année. On a dû y fermer plus de 50 lits. On est même rendu à la troisième vague de licenciements (plus de 100 postes abolis). Et cet hôpital n’a ouvert ses portes qu’en 2011.

Le Centre de santé mentale Royal Ottawa (Ontario)

L’établissement de santé mentale de l’hôpital Royal Ottawa a accueilli ses premiers patients en novembre 2006. Il est plus petit que ce qui était prévu et compte moins de lits. En tout, sa construction en PPP a coûté 146 millions de dollars, soit 46 millions de plus que prévu. L’économiste Hugh Mackenzie, après avoir analysé les chiffres accessibles au public, est arrivé à la conclusion que le financement privé avait ajouté 88 millions de dollars à la facture.

Les centres hospitaliers universitaires de Montréal (Québec)

En 2014, le journal québécois La Presse consacrait un article à un rapport du vérificateur général Renaud Lachance qui expliquait que le coût des investissements dans ce projet en PPP dépassait d’au moins 1,8 milliard de dollars le budget initial de 5,2 milliards de dollars.

L’Hôpital William Osler (Ontario)

Le Centre hospitalier William Osler de Brampton, en Ontario, nous donne un autre exemple de PPP hors de contrôle. En 2008, la vérificatrice générale de l’Ontario a découvert que sa construction en mode PPP a coûté 194 millions de dollars de plus (en dollars de 2003) que si on l’avait réalisé en mode traditionnel public. Pour couvrir la différence, la ville de Brampton a dû accroître sa participation financière, prévue à 100 millions de dollars, à plus de 230 millions. Pour reprendre les mots du chroniqueur André Picard du Globe and Mail : « les contribuables se sont fait avoir ».

Le Centre de santé Diamond de l’Hôpital général de Vancouver (Colombie-Britannique)

Dans le cas du Centre de santé Diamond, le PPP a coûté plus que le double d’un projet réalisé par l’État. En 2009, des juricomptables ont calculé que ce centre aurait pu coûter 89 millions de dollars en tout (durée de vie totale incluant la maintenance) en mode public. Le gouvernement britanno-colombien a dépensé 203 millions de dollars sur cet hôpital en PPP, soit 114 millions de dollars de trop.

C’est bien connu que le financement public est la manière la moins coûteuse de financer les grands projets d’infrastructure.

Les partenariats public-privé font appel à des investisseurs privés pour financer, concevoir et entretenir les projets d’infrastructure. Évidemment, les investisseurs privés exigent un taux de rendement sur l’investissement suffisant pour générer un flux de rentrées profitable, chose que les contribuables paient de leur poche, le gouvernement garantissant des versements annuels.

On a amplement de quoi se méfier des PPP, des coûts plus élevés à la perte de transparence et de reddition de comptes sur nos biens publics. Veuillez garder nos établissements de soins de longue durée publics.

Le SCFP recommande au gouvernement provincial de recourir au processus traditionnel d’approvisionnement public pour la construction de l’hôpital et de l’établissement de soins de longue durée de Corner Brook.