Lettre ouverte Ministres canadiens de la Santé
le 1 octobre 2000 8 h 00Madame la Ministre, Monsieur le Ministre,
Au moment où vous vous réunissez à Winnipeg pour discuter de l’avenir du système de santé du Canada, je vous écris pour vous rappeler que les Canadiennes et Canadiens surveillent de près vos délibérations et s’attendent à ce que les promesses de l’entente des premiers ministres soient respectées. La population canadienne veut que les ministres de la santé mettent en œuvre des politiques et des programmes qui renforcent et améliorent les soins de santé publics.
Votre rencontre, la première depuis l’entente conclue le 11 septembre, sera cruciale pour l’établissement de règles de base pour l’avenir.
Les 21 milliards de dollars accordés à la santé au cours des cinq prochaines années, bien qu’appréciés, ne suffiront pas à compenser les réductions imposées depuis des années au Transfert canadien en matière de santé et de programmes sociaux. Pas un seul dollar de cet argent ne sera consacré à la base du TCSPS avant l’année prochaine. Cela signifie qu’il y a peu de chance que les problèmes d’aujourd’hui – dont les réorientations d’hôpital, le traitement du cancer et les listes d’attente pour les épreuves diagnostiques – se règlent bientôt. Sachant qu’il existe d’immenses surplus tant fédéraux que provinciaux, les Canadiennes et Canadiens ne sont pas prêts à attendre à l’année prochaine.
J’invite chacune des provinces à accorder la priorité aux dépenses en matière de santé plutôt qu’aux baisses d’impôts. Les sondages montrent constamment que les Canadiennes et Canadiens veulent moins des baisses d’impôts que de meilleurs services de santé.
À plus long terme, la façon dont l’argent est dépensé est cruciale. Ces fonds devraient servir à offrir des soins aux patients. C’est ce que veulent les Canadiennes et canadiens. Ils ne veulent pas que les dollars de la santé se transforment en profits pour les entreprises privées. Ils veulent plutôt des programmes qui assurent des soins à domicile et des soins communautaires, des services de soins aigus, des soins prolongés, des soins palliatifs, une aide pour assumer le coût élevé des médicaments d’ordonnance et des programmes de promotion de la santé pour eux-mêmes et leurs familles. Avec les surplus qui ne cessent d’augmenter, ce n’est pas trop demander.
Dans vos délibérations des prochains jours, je vous demande de songer aux mesures qui stopperont et renverseront la tendance vers la privatisation des soins de santé. Je vous demande d’accorder plus d’argent à tous les soins de santé – en commençant par un réinvestissement dans les soins aigus. Je vous demande de reconstruire le système public de santé et de l’élargir pour y inclure un programme de soins à domicile et de soins communautaires, doté de normes et de lignes directrices nationales, ainsi qu’un régime national d’assurance-médicaments pour régler une fois pour toutes le problème de l’augmentation en flèche du coût des médicaments. Un système pratique d’information sur la santé doit aussi être élaboré afin de fournir des renseignements qui profiteront aux patients, tout en prévoyant les « coupe-feu » voulus pour assurer la protection de la vie privée. Les systèmes d’information sur la santé ne doivent pas être conçus pour aider les compagnies pharmaceutiques et les compagnies d’assurance à mettre en œuvre leurs stratégies commerciales.
Je sais que vous discuterez de la réforme des soins primaires pendant votre rencontre. Il est vital que ces réformes ne fassent pas le jeu de ceux qui veulent introduire les « soins dirigés » dans le système, par le biais d’organisations de soins intégrés de santé (HMO) semblables à celles qui existent aux États-Unis. La gestion des soins primaires ne devrait pas être basée sur des listes (qui vous obligent à vous inscrire auprès d’un fournisseur particulier) et sur la capitation (qui fournit un financement au fournisseur selon le nombre et le type de personnes inscrites). Ces modes de gestion sont à la base des systèmes de santé à but lucratif américains et entraînent une diminution du choix et de l’accès en restreignant les points d’entrée dans le système.
Les soins primaires devraient plutôt garantir aux Canadiennes et Canadiens qu’ils pourront se faire soigner où et quand ils en auront besoin, dans un système sans but lucratif. Il existe des principes solides sur lesquels devrait
être fondé un programme de soins primaires « fait au Canada ». Il faut former des équipes multidisciplinaires de professionnels de la santé (médecins, infirmières et infirmiers, thérapeutes, travailleuses et travailleurs sociaux, nutritionnistes, optométristes, dentistes, etc.) dans un endroit accessible, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Ces équipes devraient bénéficier de budgets globaux pour fournir les services qui répondent le mieux aux besoins de la collectivité qu’elles desservent. Des structures de gestion démocratique doivent être mises en place pour assurer cette cohérence avec les besoins de la communauté.
Les professionnels et professionnelles de la santé devraient recevoir un salaire plutôt que d’être payés à l’acte. Les patients devraient être traités comme des personnes entières, en tenant compte de leur contexte familial, social et professionnel. Les centres de soins primaires devraient être le pivot de la continuité dans la santé physique et sociale d’une personne. Ils devraient être intégralement liés aux soins aigus, aux soins prolongés, aux soins à domicile et communautaires, aux soins dentaires, aux soins ophtalmologiques, aux services pharmaceutiques et aux services sociaux.
Ces lieux de soins primaires existent déjà dans certains centres de soins communautaires partout au Canada. Le défi consiste maintenant à assurer les principes de ce modèle et à les établir dans l’institution ou le lieu le plus indiqué dans chaque collectivité. Par exemple, un centre de santé communautaire existant pourrait être le lieu approprié ou encore, si l’hôpital local est déjà la « plaque tournante » des soins de santé dans une communauté, il serait indiqué que les soins primaires y soient situés et qu’ils soient affiliés à l’hôpital. De nouvelles installations devraient être aménagées le cas échéant.
Enfin, j’implore les ministres de la santé d’être conscients des graves implications de leurs décisions en matière d’ententes commerciales. Permettre la privatisation de certains services de santé canadiens ouvrira la porte aux entreprises à but lucratif en vertu de l’ALÉNA. Les soins de santé ne sont pas un produit que l’on peut acheter et vendre sur le marché. Un système financé et géré par le secteur public demeure la façon la plus efficace et la plus efficiente de fournir des services de santé. De mauvaises décisions sur ces questions entraîneront des conséquences désastreuses.
Depuis un certain temps, on nous promet qu’il y aura un débat public aux points critiques du processus de reconstruction de notre système de santé. Pourtant, la population n’a encore jamais été consultée. Les premiers ministres, les ministres de la santé et les bureaucrates ont plutôt pris des décisions derrière des portes closes, sans consultation, et apparemment sans accorder d’attention à la volonté des Canadiennes et Canadiens de renforcer notre système public de soins de santé. En outre, les recommandations d’un groupe d’experts en économie et politiques de la santé, le Forum national sur la santé, ont été ignorées.
Les recommandations formulées par le Forum national sur la santé sont compatibles avec les idées que je soutiens dans la présente lettre. Elles ne doivent pas être balayées du revers de la main une deuxième fois.
Il est temps d’écouter les Canadiennes et Canadiens et de cesser de prêter l’oreille aux rabat-joie qui n’ont aucune vision et qui ne pensent qu’au profit.
Si nous avions écouté ces personnes dans les années 40, il n’y aurait jamais eu de loi sur l’assurance-hospitalisation en Saskatchewan, le programme national d’assurance-maladie ne serait jamais entré en vigueur en 1966, et la Loi canadienne sur la santé n’aurait jamais été adoptée en 1984. Si nous avions écouté ces personnes, nous n’aurions pas aujourd’hui un système de santé public pour lequel il vaut la peine de se battre. Si nous les écoutons maintenant, le système de santé public que nous le connaissons disparaîtra.
Au cours des prochains jours et des prochains mois, vous façonnerez l’avenir de notre système de santé. Les Canadiennes et Canadiens vous regardent et s’attendent à ce que vous leur rendiez des comptes.
Je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, Monsieur le Ministre, l’assurance de ma considération distinguée.
La présidente nationale,
JUDY DARCY
:gd/siepb 491
c.c. Le premier ministre du Canada
Les premiers ministres des provinces et des territoires
Le Conseil exécutif national du SCFP
