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Étudiants et travailleurs unis : le militant Peter Richman explique le cours des manifestations qui se sont déroulées au Wisconsin

le 5 juillet 2011 2 h 40
 
Étudiants et travailleurs unis : le militant Peter Richman explique le cours des manifestations qui se sont déroulées au Wisconsin

Organisez-vous, créez des alliances et ne pensez pas petit, voyez grand!

Voilà le message porté par le militant du Wisconsin, Peter Rickman, dans une série de rencontres organisées à Ottawa, le mardi 14 juin 2011.

Peter Richman qui, à 29 ans, fut un des principaux organisateurs des manifestations qui ont paralysé l’Assemblée législative du Wisconsin (Capitole) et fait la manchette des grands médias du monde, a pris la parole dans le cadre d’une activité organisée par les sections locales 4600 et 2626 du SCFP et Campus United à l’Université Carleton et, en soirée, dans les bureaux de l’Alliance de la fonction publique du Canada.

Son message est arrivé à point considérant la détermination du gouvernement Harper à employer des mesures législatives massue pour s’ingérer dans les conflits de travail au pays.

Il faut déjà s’être organisé quand ça se produit

Monsieur Rickman a dit à son auditoire que la résistance et les manifestations au Wisconsin n’étaient pas nées de la veille. Il existait déjà une base organisationnelle d’associations étudiantes et de groupes de travailleurs suffisante pour réunir une masse critique au moment où le gouverneur du Wisconsin Scott Walker a déposé son projet de loi dit de la « réparation budgétaire », un projet qui, selon P. Rickman, était « une attaque de plein front contre le mouvement syndical ».

Pour Peter Rickman, tout a commencé le 12 novembre 2010, après une longue conversation avec un de ses mentors, ancien professeur et militant de longue date. Celui-ci lui a dit, selon ses propos, que les travailleurs du Wisconsin n’étaient pas en position de mener le combat par leurs propres moyens.

« Il m’a dit que s’il devait y avoir une véritable résistance, un combat… il faudrait que ça vienne des campus », a expliqué Monsieur Rickman. Cette conversation lui a donné la motivation et l’élan dont il avait besoin pour lancer un nouveau mouvement sur le campus et, dès le lendemain, il a relevé ses manches et s’est mis à la tâche.

« Nous avons créé une alliance, pas une coalition », a-t-il expliqué en insistant sur la différence. « Dans mon esprit, une coalition s’articule autour d’une lutte spécifique. On  mène une campagne à la fois. La coalition réunit les gens seulement là où leurs intérêts se rencontrent. Nous avons plutôt choisi de créer une alliance entre les étudiants et les travailleurs de notre campus et ce, dès le 13 novembre, sachant qu’on déposerait des propositions en vue de privatiser notre université et de retirer notre droit à la négociation collective ».

La menace de privatisation des campus et du secteur public élargi, les attaques au droit de négociation collective et les assauts contre les régimes de retraite ainsi que les soins de santé. Ils ont tous formé la trame de fond commune utilisée par Peter Richman et les autres militants pour créer ces alliances stratégiques.

L’organisation classique

M. Rickman et ses alliés sur le campus ont lancé la campagne I (heart) UW, une campagne visant un meilleur financement pour l’enseignement supérieur au Wisconsin.

Toutefois, malgré la perception répandue voulant que l’organisation et l’action politique se déploient en grande partie par Internet, la campagne I (heart) UW a pris forme par des moyens et des activités plus classiques,  réalisées sur le campus et dans les bureaux des associations étudiantes, à l’aide de photocopieurs et de banques de numéros de téléphone. Peter Rickman a expliqué qu’au lieu de se servir de listes de courriels, de Twitter et de Facebook, son groupe s’est inspiré des tactiques d’une source éprouvée : Cesar Chavez et les United Farm Workers.

« Facebook et Twitter sont des outils, c’est tout », a-t-il insisté. « Ils sont très efficaces pour soutenir l’organisation classique, mais rien ne surpasse les contacts individuels ».

Il a parlé d’une entrevue réalisée avec Cesar Chavez où l’intervieweur lui demandait comment il avait été possible de syndiquer un des groupes de travailleurs les plus disséminés aux États-Unis. La réponse de Chavez avait été fort simple. « Tu commences par parler à une personne, puis à une autre, puis à une autre ».

Peter Rickman et les autres militants ont bâti un cadre de référence commun pour que les gens puissent se rallier autour d’un enjeu global plutôt que d’une thématique unique. Et c’est à propos de cet enjeu global, commun à tous et à toutes, qu’ils sont allés parler au plus grand nombre de personnes qu’ils ont pu.

Ils ont fait signer des milliers de cartes postales et ils s’apprêtaient à se rendre devant l’Assemblée législative du Wisconsin pour en faire la livraison lorsqu’ils ont eu vent du nouveau projet de loi du gouverneur Walker. Monsieur Rickman a dit que c’est lors d’une réunion syndicale déjà planifiée que la décision fut prise de changer de cap.

« Parce que nous avions bâti au cours des mois précédents une alliance entre étudiants et travailleurs […] et une vision commune de l’action que nous menions […], le soir où nous avons su ce qui se tramait, nous avons modifié notre tactique », a expliqué Monsieur  Rickman.

« Nous avons décidé unanimement et dans l’enthousiasme général de transformer l’action qui au départ devait porter sur le financement de l’éducation postsecondaire en une manifestation pour appuyer […] les droits des travailleurs. Et nous avons entrepris de mobiliser ces mêmes personnes auprès de qui nous travaillions depuis des mois ».

Réaction et action

Les alliances déjà en place et porteuses d’une nouvelle cause, Peter Rickman et les autres militants ont transformé le mouvement de protestation de plusieurs centaines d’étudiants en quelque chose de beaucoup plus vaste.

« Nous avons fait sortir des milliers de gens dans la rue. Ils ont marché jusqu’au pas du bureau du gouverneur. Nous avons envahi l’Assemblée législative », a raconté Peter Rickman. « Nous avons bloqué le couloir et il y a eu une véritable frénésie médiatique ».

Les médias ne se sont pas uniquement intéressés à l’occupation de l’Assemblée législative. On s’étonnait surtout qu’une manifestation pour les droits des fonctionnaires de l’État soit dirigée en premier lieu par des militants étudiants.

« Pour une foule de personnes aux États-Unis, au Wisconsin et dans notre communauté, l’idée qu’un groupe puisse se porter ainsi à la défense des droits d’un autre groupe était tout à fait inconcevable ».

Le fait que des étudiants soient à la tête des manifestations a changé le ton de la couverture. Cela faisait la preuve du pouvoir que constituait l’union de groupes aux intérêts différents conscients du lien entre leurs causes respectives.

Le mot s’est répandu comme trainée de poudre et les appuis sont arrivés à vive allure. Des milliers d’autres personnes ont joint la manifestation, entourant l’Assemblée législative. Les élus républicains à l’intérieur des murs ont commencé à s’inquiéter de la force de la contestation et ils ont décidé de couper court aux audiences obligatoires entourant le projet de loi. Heureusement, Peter Rickman et les autres ont réagi rapidement.

« J’ai arpenté à la course le terrain entourant l’Assemblée législative en disant aux gens « Assoyez-vous, assoyez-vous. On ne s’en va pas, on ne s’en va pas ».

«  Nous avons organisé ce que je me plais à appeler une grève assise pour la démocratie et les droits des travailleurs et des travailleuses… Nous avons dit que nous n’allions pas partir tant qu’ils n’auraient pas entendu tous ceux qui voulaient intervenir, tant que la population ne saurait pas à quel point ce projet de loi était terrible pour chacune des familles des travailleurs du Wisconsin ».

« Et nous sommes restés sur place pendant dix-sept jours ».

Des appuis sont venus de partout au monde. Des gens ont parcouru de grandes distances pour se joindre aux manifestants. D’autres ont envoyé de l’argent. Des dons de nourriture sont arrivés de sept continents différents. Un livreur de pizza local, ébranlé, a raconté que la commande avait été passée depuis la place Tahrir au Caire, en Égypte.

En dépit d’une vive protestation du public contre le projet de loi, le gouverneur Walker, fort de sa majorité républicaine, a réussi éventuellement à faire adopter le projet de loi, mais pas avant que le monde entier ait su de ce qui se passait au Wisconsin.

Le travail se poursuit, l’organisation ne cesse jamais

De ce mouvement de protestation une vidéo virale a surgi et la coalition We are Wisconsin, une force non négligeable dans la lutte qui se poursuit. Le groupe prépare le rappel du gouverneur et des autres élus qui ont tous fait preuve d’un mépris inégalé à l’égard des travailleurs du Wisconsin et de leurs familles.

La lutte se poursuit au Wisconsin, mais ici au Canada, elle ne fait que débuter. Le nouveau gouvernement majoritaire de Stephen Harper, à peine quelques mois dans son nouveau mandat, a manifesté un manque de respect considérable à l’égard des droits des travailleurs. Des mesures encore plus contraignantes sont à venir. S’il faut retenir une leçon de l’expérience du Wisconsin, c’est bien l’importance de créer une organisation de base et des d’alliances solides pour faire valoir son point de vue et l’importance de faire preuve de détermination pour y parvenir.

« J’aime bien dire qu’il ne faut pas penser petit, mais plutôt voir grand », a dit Peter Rickman à son auditoire. « On s’est dit, vous savez quoi? On va bâtir un mouvement et on va le faire ici même. Et on s’est pris au sérieux ».

À peine quelques mois plus tard, le monde entier aussi les prenait au sérieux.

Le Wisconsin a encore besoin de votre aide. Les pressions pour la tenue d’élections dans l’État battent leur plein. We are Wisconsin accepte des dons et est à la recherche de bénévoles pour soutenir la cause