Un rapport de l’Institut Fraser qui ne fait pas le poids
le 26 mai 2002 8 h 00Une nouvelle étude a mis un grain de sable dans l’engrenage de la privatisation en Colombie-Britannique en démolissant un rapport bancal et truffé d’erreurs de l’Institut Fraser qui prétend comparer le travail des travailleuses et travailleurs de soutien de la santé à celui des travailleuses et travailleurs du secteur hôtelier.
L’économiste Marjorie Griffin Cohen, professeure de science politique et d’études des femmes à l’Université Simon Fraser, a dirigé l’étude pour le compte du Syndicat des employées et employés d’hôpitaux, la division des services de santé du SCFP de Colombie-Britannique. Après avoir examiné la méthodologie utilisée par l’Institut Fraser, Cohen a conclu que le rapport de trois pages soumis par le groupe de réflexion exagérait les différences salariales entre les travailleuses et travailleurs de la santé et ceux de l’hôtellerie. Elle a également trouvé que le rapport n’avait pas vraiment étudié les emplois des travailleuses et travailleurs d’hôpitaux et d’établissements de soins de longue durée, rendant toute comparaison pour le moins boiteuse.
Son analyse met en lumière les véritables intentions des femmes et hommes politiques et des pontifes de Colombie-Britannique qui ont tenté d’élaborer une distinction artificielle entre les services « hôteliers », comme l’alimentation ou le nettoyage, et d’autres formes de soins prodigués aux patients. Le document de l’Institut Fraser fournissait les munitions idéologiques nécessaires pour favoriser la privatisation des emplois, ainsi qu’une baisse des salaires, dans le secteur de la santé. Au moment où les tenants de la privatisation s’efforcent d’accorder ces services en sous-traitance, l’étude de Cohen montre qu’ils sont essentiels à des soins de qualité.
Cohen a examiné de près les compétences, les responsabilités et les conditions de travail du personnel de l’entretien ménager, de la buanderie, des métiers, de l’alimentation et de l’administration des hôpitaux. Elle a trouvé que « la complexité technique inhérente aux hôpitaux et les responsabilités que doivent assumer les travailleuses et travailleurs de soutien exigent des compétences et une formation qui sont différentes de celles du domaine hôtelier ».
Les travailleuses et travailleurs de soutien de la santé sont souvent en contact direct avec les patients et jouent un rôle important dans leur bien-être et leur guérison. Les niveaux de responsabilité sont beaucoup plus élevés dans le travail hospitalier. « Vous êtes en contact avec des personnes malades et il faut respecter des protocoles stricts en matière de nourriture et de propreté. Les salles d’opération doivent être stériles et immaculées », dit Cohen. Avec la prolifération de « supermicrobes » résistants aux antibiotiques, des pratiques de nettoyage rigoureuses constituent la première ligne de défense contre l’infection.
L’étude de Cohen montre que les normes de propreté sont parfois moins strictes dans les chambres d’hôtel. « Je ne veux pas dire que les travailleuses et travailleurs des hôtels font un moins bon travail, mais plutôt que leur rôle est fondamentalement différent », dit-elle. Dans toute comparaison, il faut tenir compte du fait que des personnes en santé exigent un niveau de propreté et de soins différent de celui dont doivent bénéficier des patients et des pensionnaires déjà vulnérables.
Les travailleuses et travailleurs des hôtels ne connaissent pas les risques et les dangers que doit affronter quotidiennement le personnel de soutien des hôpitaux. Les travailleuses et travailleurs de buanderie et celles et ceux qui s’occupent du nettoyage entrent en contact avec des liquides organiques et autres parties du corps humain et sont exposés à des produits chimiques dangereux. Les dangers d’infection par piqûre de seringue sont une autre menace, tout comme l’exposition à des maladies comme la tuberculose. L’augmentation de la charge de travail accroît encore les risques pour la santé et la sécurité des travailleuses et travailleurs de soutien de la santé. Des statistiques de la Commission des accidents du travail de Colombie-Britannique montrent que les personnes qui s’occupent du nettoyage et de l’entretien ménager dans les hôpitaux et les établissements de soins de longue durée subissent quatre fois plus d’accidents que la travailleuse ou le travailleur industriel moyen.
Les travailleuses et travailleurs des métiers et des services alimentaires dans les hôpitaux et les établissements de soins de longue durée reçoivent une formation spécialisée en matière de sécurité et de soins à donner aux patients et aux pensionnaires. En plus de leur propre métier, les travailleuses et travailleurs de l’entretien doivent savoir comment disposer de matières dangereuses et travaillent souvent près des patients. Les travailleuses et travailleurs des services d’alimentation « sont en mesure d’interagir avec les patients et d’observer si ceux-ci mangent la nourriture qui leur est servie. Cet aspect de leur travail est important, surtout chez les patients plus âgés ». Répondre aux besoins alimentaires des patients est un processus complexe, réglementé par le gouvernement et exigeant une surveillance et des comptes rendus constants.
Les comparaisons avec le travail administratif ne tiennent pas non plus. Admettre des patients à l’hôpital n’a rien à voir avec remettre la clé d’une chambre d’hôtel à un client. Admettre les patients à l’hôpital ou leur donner leur congé, créer et tenir les dossiers médicaux et gérer et acheter les fournitures exige un degré de précision technique élevé.
Dans tous les cas, « les salaires plus faibles et les mauvaises conditions de travail qui vont de pair avec la sous-traitance entraîne-raient une perte de continuité dans les soins. Un roulement de personnel élevé créerait une brèche dans la formation au travail et déprécierait le savoir-faire qu’ont acquis les travailleuses et travailleurs de la santé au fil du temps », affirme Cohen.
Cohen conclut son étude par un examen de la sous-traitance dans d’autres juridictions. Elle constate que les services de « type hôtelier » ne sont pas accordés en sous-traitance dans la plupart des hôpitaux américains. Elle nous apprend également que l’hôpital de Toronto a ramené à l’interne ses services d’entretien ménager et de gestion du matériel, ainsi qu’une partie des services alimentaires. Ceux-ci avaient été confiés à la société Bitove qui utilisait un système d’aliments traités et emballés. Bitove s’est acquis une mauvaise réputation pour ses rôties « remises en température », qui étaient préparées à Toronto et expédiées par avion au Nouveau-Brunswick où elles étaient réchauffées, pendant que les grille-pain de l’hôpital accumulaient la poussière.
Le menu proposé par Bitove à Toronto n’était guère mieux. Les petits déjeuners chauds et la livraison de l’eau ont été éliminés et il fallait plus de temps pour répondre aux besoins spéciaux de nouveaux patients. Les patients plus faibles avaient de la difficulté à ouvrir sans aide l’emballage des aliments. Les problèmes d’approvisionnement et de livraison étaient fréquents. Aujourd’hui, l’hôpital de Toronto construit de nouvelles cuisines et ramène le travail à l’interne.
Cohen conclut que la sous-traitance pourrait très bien être la cause de l’insatisfaction générale révélée par des sondages menés auprès de patients et de membres du personnel. Le cas de Toronto devrait servir de signal d’alarme aux établissements de santé de Colombie-Britannique.
Les efforts déployés pour discréditer et sous-évaluer le travail de soutien en santé ne sont que la pointe de l’iceberg de la privatisation; par conséquent, il est essentiel de s’opposer à cette première étape, selon Cohen. « La méthode consiste à privatiser les soins de santé graduellement, en commençant par le groupe le plus facile à intimider — les travailleuses et travailleurs les moins bien payés et, à leurs yeux, les moins visibles du secteur de la santé. » Son rapport invite à renforcer le réseau de soutien et de soins au lieu de le fragmenter.
En Colombie-Britannique, le premier ministre Gordon Campbell est passé en cinquième vitesse. Il saute par-dessus la « méthode graduelle » pour lancer une attaque tous azimuts contre les travailleuses et travailleurs de soutien du réseau public de soins de santé. Sa tentative de retirer aux travailleuses et travailleurs de la santé leur sécurité d’emploi ouvrira la voie à une privatisation et à une sous-traitance généralisées des services de soutien en santé. Le document de Cohen fournit des données substantives qui confirment la valeur des travailleuses et travailleurs syndiqués du réseau public de la santé ainsi que des services qu’ils offrent.

